•               Mon objectif dans cet article, est d'amener quelques éléments pour bien comprendre en quoi le lien youtuber-spectateur est un rapport en grande majorité illusoire sur la plateforme sus-citée, et non celui d'humain à humain pour lequel il essaie pourtant de se faire passer.

     

    On va commencer lentement (et péniblement sans doute), par une nécessaire décomposition de ce qui constitue l'idée de "célébrité" entres une personne et un groupe. J'ose croire qu'une fois cette idée décomposée, il sera facile d'expliquer certains comportements par la simple analyse des concepts qui "font" la célébrité.

    On remarquera donc qu'une particularité de ce rapport, c'est entre autre, de conduire la personne affublé de ce caractère de "célébrité", vers un paradis terrestre chatoyants aux couleurs de son époque.

    Pour nous au 21e siècle, ce sera reconnaissance sociale, et une capacité de consommation accrue comparée au travailleur lambda. Aucun doute à avoir là dessus, créer du plaisir est une activité très généreusement récompensée par la société.

     

    A la base de cette célébrité nous avons un individu singulier, diffusant auprès de beaucoup de personnes, des informations de nature visuelle et auditive sur sa personnalité.

    Plot twist. Sa personnalité est en fait un excellent vecteur de plaisir, elle possède diverses qualités appréciées naturellement par les individus.

    Ces derniers en réceptionnant ces informations, se scindent en plusieurs groupes en fonction du ressenti qui en est issu, d'un sentiment de haine profonde jusqu'au fanatisme, pour ne citer que les extrêmes.

    Mais l'information étant toujours diffusée avec une ampleur difficilement mesurable, grâce au développement de nos nouveaux médias. Elle parvient presque toujours à passionner un public précédemment silencieux, qui en retour va donner un caractère de "célébrité" à un individu, dans l'indifférence la plus totale du nombre de sceptiques qu'il pourrait véritablement y avoir.

    Normalement si vous avez survécu à ces quelques phrases que je n'ai pas eu la présence d'esprit de rendre autre chose que formel, on ne devrait plus être très loin de trouver l'endroit où il faudrait mieux ne pas mettre son doigt pour éviter de créer un petit malaise latent.

    Donc, si on continue à décomposer toutes les caractéristiques du rapport de célébrité, on remarque une chose fortement intéressante en sus, malgré qu'elle soit simple à comprendre.

    C'est que l'information est diffusé à sens unique, l'individu laisse visible au regard de tous des informations sur lui même. Mais il n'a aucun retour direct venant de ses spectateurs, ni non plus sous une forme similaire à celle qu'il a lui même employé.

    Il n'y a pas une équivalence des moyens de communications, une célébrité est toujours maître de cet instant où elle apparaît publiquement. Et naïfs, nous le serions beaucoup, de croire qu'elle n'en a pas conscience. Ni que devant ces incroyables outils d'altération des informations dont elle dispose avec les logiciels actuels, qu'elle ne se sente pas l'envie de remodeler ces informations à son avantage.

    Et c'est là que le château de cartes s'écroule, sous les joyeux applaudissements des spectateurs qui pensaient qu'il s'agissait du clou du spectacle.

    Nous avions parlé de rapport humain au début, et précisément, ce n'est pas exactement un rapport humain.

    C'est un rapport avec un objet, sans même le connoter négativement, c'est juste qu'il n'y a vraiment pas d'autres mots.

    Car s'il y a bien des tas d'humains véridiques réceptionnant l'information, le seul se trouvant de de l'autre coté n'est pas en train de se montrer lui même, ce qu'il montre de lui a été raffiné, monté, tourné vers un objectif. Il s'est transcendé en un sens, mais continue à tenter d'appeler sa création : "lui même".Car c'est là la condition nécessaire à la légitimité des acquis que la célébrité lui confère.

    Il est devenu une création artistique, mais et c'est là que le bas blesse, perverse dans son caractère à réussir à se faire passer pour le contraire. A donner un caractère inattaquable de mérite à l'individu.

    Les personnes qui regardent Squeezie et ne se privent pas d'en lancer des éloges à qui veut l'entendre, en vérité ils n'aiment pas autant Squeezie qu'ils n'aiment le montage de l'information nommée « Squeezie ».

    Les cuts humoristiques, les musiques donnant du relief à une situation, le retrait des temps morts. Ce que vous voyez c'est bien du réel, je serai proprement malhonnête de le nier, mais que l'on a utilisé comme base pour créer de la fiction, et qui en dernière instance fait ce qu'il faut pour qu'on ne la pense pas comme telle.

    La personnalité véritable de Squeezie a été objetifié, transformé en une sorte de produit artistique, en vue de déclencher une émotion précise.

    Sauf que les gens, dans leur infinie gentillesse et désir de ressentir de belles émotions, continuent à l'encenser comme si en rencontrant Squeezie en face à face, il serait parfaitement normal de s'attendre à ce que tout se passe comme s'il n'était pas sorti de son média de prédilection. Comme si Squeezie était tout ce qu'il y avait à savoir de l'être humain qui se cache derrière.

    Et c'est contre tout attente (et en apparence contre mon postulat) plus ou moins ce qu'on observe. Squeezie dans la vraie vie, c'est un véritable blagueur compulsif.

    C'est pour lui un moyen de raccrocher son personnage avec la réalité, de faire le maximum pour que les deux se fondent et que "Squeezie" s'incarne même en dehors du média duquel il est apparu.

    Sauf que ce n'est là qu'une démarche justifiée par son besoin qu'il a de se rendre légitime. Squeezie est de ces youtubers qui arrivent très bien à jouer leur propre personnage (il y a un véritable talent que je ne nierai même pas), mais ce qu'ils envoient comme signaux, je ne parviens pas à croire que c'est tout à fait eux, qu'il n'y a que ces émotions parfaitement idéalisés qui traversent leurs corps. 

    Sans parler des EnjoyPheonix vantant la valeur travail, adorablement convaincue du mérite absolu de sa position financière. Ou des Normans, Cypriens dont la marque de fabrique est précisément d'utiliser le montage pour se transformer en un simili de personnage de dessin animé (ce qui n'a rien de mal fondamentalement). Le problème commun à tous ces créateurs de contenus, c'est la manière dont ils utilisent tous les outils de l'audiovisuel pour se présenter sous les traits d'un personnage idéalisé, tout en continuant par la suite à se comporter comme s'ils ne le faisaient pas et qu'ils étaient bel et bien l'incarnation de ces personnages.

    On peut notamment remarquer à cet égard, la première intervention relativement difficile de Norman à la télévision, où en conformité avec ce besoin de légitimité, on le voit essayer à tout prix de rester dans le moule de son personnage, quitte à forcer les traits jusqu'à l'imposture

    C'est là qu'on sent cette envie qu'il aurait d'être l'objet qu'il a créée sans pourtant, ni parvenir très bien à le faire, ni véritablement saisir à quel point ce désir l'aliène. Voilà un cas bien visible de ce phénomène, ça s'est passé dans le grand journal de canal+ si vous avez soudainement une pulsion voyeuriste à assouvir.

    Heureusement, depuis le temps notre Norman a compris la leçon. Il a largement rectifié le tir lors de ses prises de paroles récentes, avec cette fois ci une posture détendue de circonstance, dans l'acceptation des éloges qu'on lui adresse, et dans l'attente des questions, plutôt que de s'essayer d'aller au devant d'elles au risque de perdre la maîtrise de son personnage. En bref il a compris qu'il ne pouvait pas transformer un plateau télé en un de ces sketchs sans un minimum de remaniement rhétorique et de concessions.

     

    Je n'ai pas envie de m'éterniser dans ce papier, je finirai juste sur un exemple, si ce n'est une preuve plus ou moins muette que la plupart de nos célébrités nationales sont d'une manière ou d'une autre dans cette démarche.

    Oublions la clique des youtubers rentiers et content de l'être. Rejoignons une sphère plutôt bon enfant dans le fond, malgré ses défauts similaires. Prenons comme exemple une période particulière de l'activité de JoueurduGrenier.

    C'est un bonhomme assez sympathique pondéré dans un certain sens, toutefois pour avoir découvert le personnage assez jeune, et avoir beaucoup aimé en son temps. Il y a une chose qui m'a frappé et qui n'a à ma connaissance jamais été correctement posée sur le table, c'est le coup de fatigue de joueur du grenier deux ans après le lancement de sa chaîne (2 ans m'a l'air d'une durée très curieusement fréquente pour ce genre d'épisode de pseudo-crise existentielle, je n'ai pas qu'un exemple en tête mais je suis bien incapable d'en dégager plus de sens que ça).

    Cette période a vue apparaître les premiers clivages importants sur la question de joueurdugrenier, avec une présence plus intense de sceptiques dans les débats ou les commentaires. Tandis qu'en parallèle, pour ceux qui se rappellent, les vidéos avaient comme un drôle de ressenti, comme si elles étaient en roue libre en train de se reposer sur l'élan initiée par les précédentes. Ça puait la dépression, sans doute sa position était elle à l'époque toute particulière.

    Il y avait parfois un ton dans les blagues, quelque chose dans leur forme qui traduisait, pour ne pas aller jusqu'à dire une certaine insécurité, quand même un certain doute sur sa légitimité. (On sait qu'il employait notamment l'aide de Karim Debbache pour l'écriture de ses vidéos durant cette période)

    Et même dans ses vidéos secondaires ce sentiment semble nous poursuivre, toujours durant cette période on peut l'observer le regard modérément sombre, ponctuellement interrompu par un effort sincère, mais tout de même un effort pour sourire et lancer une vanne. Empêcher que son statut ne perde en pertinence en montrant qu'il pouvait avoir d'autres réactions que celles qui lui ont conférés la célébrité en premier lieu. L'identité devient un vrai bordel quand on est soumis constamment à des signaux contraires dont on peine savoir quoi penser.


    Et c'est là qu'on touche la limite de ce rapport de célébrité. Il n'est pas réel, on refoule des aspects de notre humanité qui viendraient écailler le tableau parfait que l'on s'était donné du mal à bâtir. Les individus qui disent aimer une « célébrité » n'aiment véritablement que la fiction que ce dernier est parvenu à leur construire.

    Le dialogue spectateur / youtubeur prend donc ce caractère irréel, il y a des émotions que l'intégrité de leur statut de "star" ne les autorisent plus à avoir.

    Vidéo secondaire du JoueurduGrenier.

    L'illusion passe quand même très bien, mais juste pas tout à fait assez naturel pour qu'on ne saisisse pas entres les mots ce besoin de raccrocher avec son image youtube.

     

    Et cherchant alors un vrai rapport d'humain à humain, il y a toujours cette crise de légitimité qui survient à un moment où un autre, quand le premier intéressé n'est plus capable de se reconnaître dans ce que les gens disent aimer de lui. A n'en pas douter ceci doit être un grand générateur de souffrance, et beaucoup de youtubers (spécialement ceux qui plaisent aux plus jeunes), se sentent obligés de persister dans cette semi-folie car ils ne parviennent plus à instaurer un dialogue réel dont ils sentent que la teneur, pourrait fragiliser ce que les gens ont appris à apprécier chez eux.

    Cet état de fait se répand d'autant plus à l'heure actuelle, qu'il y a une réalisation généralisée que youtube est devenu un véritable business, et ainsi un excellent générateur à célébrités. Quand on regarde les commentaires des youtubeuses beautés où les seuls avis tolérés dans l'existence sont ceux qui permettent soit de : Avoir l'air triste pour se faire complimenter. ou. Complimenter pour se faire remercier.

    On peut penser que je suis mesquin de simplifier de cette manière, mais en vérité j'aurai bien souhaité que ça soit le cas... malgré la présentation caricaturale, cet état de fait ne se présente pas autrement sur les vidéos concernées.

    Ce besoin de croire que toute cette fiction est ancrée dans le réel, que le monde est vraiment idéal comme à travers ces idoles parfaits, comme la manière dont ils se comportent pourraient le laisser croire, presque... C'est ce besoin de se rassurer sur la réalité, qui conduit les gens à ce genre de comportements.

    On en vient plutôt que de ramener ces célébrités sur terre, à vouloir conformer la réalité à l'image que ces gens renvoient.

    Sans trop m'avancer ici, j'ai le sentiment que nous sommes bel et bien en face d'un élément de scission générationnel.

    Si les sceptiques comme nous ne parviennent pas à laisser entrevoir la promesse d'un youtube plus plaisant tout en étant plus à notre image, nous deviendrons sûrement les vieux cons de demain, pour n'avoir pas voulu nous conformer aux tendances culturelles qui indifféremment du fait qu'elles soient bonnes ou mauvaises, auront marquées la plupart des individus qui viendront nous remplacer.

     

    L'aliénation est tellement présente dans les conventions et les normes comportementales que des youtubers ou des spectateurs, il n'y a plus possibilité de dire que l'un à l'ascendant sur l'autre. Les deux sont pris dans la même tendance et l'entretiennent mutuellement.


    votre commentaire


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique